L’Intelligence artificielle et la liberté de la presse à l’Est de la RDC
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L’Intelligence artificielle et la liberté de la presse à l’Est de la RDC

Serge Bisimwa

La liberté de la presse et l’accès à une information vérifiée sont un enjeu crucial dans le contexte de l’Est de la République Démocratique du Congo. Cette zone, est une région marquée par une instabilité chronique, où les conflits armés et l’exploitation des minerais se conjuguent pour façonner une réalité exceptionnelle pour le journaliste d’investigation. Dans cet environnement sous tension, l’irruption de l’intelligence artificielle (IA) et la promulgation récente de la loi sur le numérique en RDC viennent bouleverser les pratiques médiatiques, exacerbant à la fois les risques de désinformation et les opportunités pour les journalistes et la société civile.

Dans le contexte actuel d’une guerre ouverte entre les FARDC (Armée gouvernementale de la RDC) et les rebelles du M23 (appuyés par le gouvernement du Rwanda), la vérification adéquate des multiples informations qui sont balancées dans les réseaux sociaux à longueur des journées est un travail à la fois pénible et risqué pour le journaliste. Que celui-ci soit dans une zone contrôlée par les rebelles ou le gouvernement.

Cette situation n’est pas nouvelle, car dans un contexte de paix apparente, il était déjà difficile pour les journalistes de l’Est de la RDC de vérifier minutieusement les informations qui sont balancées dans les réseaux sociaux. Nombreux, à plus de 90 %, ont suivi une formation de journalisme en travaillant pour une radio communautaire, ou religieuse, ou en accompagnant un acteur politique lors d’une campagne électorale. Et une fois que la vérification est faite, le journaliste préfère se taire pour préserver sa vie.

A ce stade, l’IA devrait s’imposer comme un acteur clé dans la mutation des médias de l’Est de la RDC. Les rédactions locales, notamment à Goma, Bukavu ou encore dans le Katanga, devrait intégrer la technologie pour l’automatisation de tâches, l’analyse de données ou encore la modération de contenus sur les plateformes numériques. Cette transformation devrait permettre, d’une part, d’accroître la capacité des journalistes à traiter un volume croissant d’informations, notamment celles circulant sur les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter ou WhatsApp. D’autre part, relever les défis en matière de vérification de l’information et de lutte contre les fakenews, dans un contexte où les moyens humains et techniques restent limités.

Malheureusement, les radios locales – piliers de l’information de proximité – utilisent les versions gratuites de vérification d’information, disponibles sur internet, moins puissantes et souvent, sans suffisamment des données locales; avec risque de baisser encore plus la qualité des informations discriminées dans la communauté.

Quand la loi sur le numérique s’invite au débat

Promulguée en mars 2023, la loi Muyaya – ministre de l’Information et des médias en RDC – sur le numérique vise à encadrer l’utilisation des technologies de l’information et de la communication, à protéger les données personnelles et à lutter contre la cybercriminalité. Malheureusement, dans les zones sous contrôle des rebelles du M23, cette loi n’est pas applicable. Il en va donc de soi que les journalistes dans ces zones ne peuvent ni bénéficier des avantages de cette loi, ni d’en faire appel auprès des autorités de facto, qui d’ailleurs ont l’habitude de diffuser leurs propres versions des faits sur terrain. Les journalistes dans les zones contrôlées par le gouvernement central n’en sont pas mieux servis que d’autres ; ils doivent relayer les versions officielles du gouvernement au nom du patriotisme, en temps de guerre.

Dans cet environnement, les journalistes se retrouvent entre le marteau et la « plume ». D’un côté l’obligation d’informer, et de l’autre le besoin de protéger sa vie. « On regarde deux fois avant de publier une information contenue dans les réseaux sociaux. On y trouve un peu de tout ; que l’on soit dans une zone occupée par des rebelles du M23 ou dans une zone sous contrôle du Gouvernement congolais », témoigne Honneur David Safari, Directeur du Journal en ligne LaPrunelle RDC.

Les réseaux sociaux dans la diffusion de l’information

Depuis la recrudescence de la guerre à l’Est de la RDC, les réseaux sociaux constituent des vecteurs essentiels pour la circulation rapide de l’information. Facebook, Twitter et WhatsApp sont utilisés tant par les journalistes que par les citoyens pour relayer des nouvelles, organiser des débats ou alerter sur des situations d’urgence. Toutefois, ces plateformes sont également le terrain privilégié de la désinformation et de la propagation de rumeurs, notamment lors des attaques du M23 ou des opérations menées par les FARDC. Dans ce tableau macabre, la première victime devient la vérité : des chiffres qui se contredisent, des collines récupérées qui deviennent des montagnes abandonnées, des localités occupées qui deviennent des agglomérations conquises, des hommes de troupe rendus tués qui deviennent des Colonels tués, … une vraie guerre de communication, avec au centre, des journalistes sans mot.

« Nos auditeurs adorent des nouvelles sensationnelles. Que ce soit une information sur la prise ou la reprise d’une localité, d’un territoire ou d’une ville par les belligérants, un scandale d’une personnalité publique, etc. Ces nouvelles leur parviennent souvent, aussitôt que nos rédactions. Ils attendent que nos journaux infirment ce qu’ils sont lus, pendant qu’ils s’empressent déjà de les publier dans leurs réseaux ; nos Radios quant à elles, préfèrent garder silence »; regrette Olivier Kiriza, Coordonnateur de RATECO, un Réseau des Radios et Télévisions Communautaires à l’Est de la RDC.

Le revers de ce silence, qui s’apparente à la lâcheté ou à la prudence, ce sont des populations qui se déplacent sans cesse. En avril 2025, le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires en RDC_ OCHA, dénombre environ 6,82 millions des déplacés internes à l’Est de la RDC. Souvent, ces populations se déplacent à la suite des rumeurs d’une avancée ou d’un recul des hommes armés.

Les conflits armés, les enjeux miniers et les tensions ethniques dans la partie Est de la RDC alimentent la circulation de rumeurs et de fausses informations, relayées par les réseaux sociaux et parfois amplifiées par des acteurs extérieurs. Face à cela, les journalistes et les médias locaux devraient se doter de compétences en fact-checking et d’instruments juridiques de protection de leur travail pour contrer ces phénomènes. Il en va sans dire, que la propagation de ces fakenews représente l’un des défis majeurs pour la liberté de la presse et la cohésion sociale dans la région.

La liberté de la presse dans l’impasse

La liberté de la presse à l’Est de la RDC est dans l’étau des affrontements récurrents entre les FARDC et les groupes armés soutenus par des armées étrangères. Les journalistes sont souvent exposés à des menaces, des intimidations ou des arrestations arbitraires lorsqu’ils couvrent des sujets sensibles liés aux opérations militaires, aux déplacements de population ou à l’exploitation des minerais. Reporters Sans Frontière en RDC enregistre chaque année, des cas des médias locaux qui sont contraints de fermer ou de limiter leur couverture, par peur de représailles ou en raison de pressions exercées par des groupes armés.

Entre février et mars 2025, environ la moitié des radios communautaires et rurales dans les zones sous-occupation des de facto des rebelles du M23 soutenus par le Rwanda, ont été obligées de fermer leurs portes. Certaines pour des manques de moyen, d’autres à la suite des menaces, et d’autres encore pour la simple raison qu’elles ont été pillées par des rebelles. Ceci nous amène à une forte régression d’information. Dans plusieurs régions, on parle même des zones « sourdes » où presqu’aucune radio n’arrose encore les citoyens, à part des radios internationales sur ondes courtes.

Quelques ONGI d’appui aux médias telles que La Benevolencija, Internews, Search for Common Ground et la Coopération suisse, en collaboration avec des structures locales d’encadrement des médias comme RATECO, CORACON, REMED, SYMUF, UNPC, JED jouent un rôle crucial dans la lutte contre la désinformation et la promotion d’un journalisme responsable afin de lutter contre les rumeurs, la désinformation et les discours de haine.

La Benevolencija, par exemple, met l’accent sur la prévention des discours de haine et la promotion de la tolérance à travers des programmes radio et des productions audiovisuelles. Elle collabore avec des radios communautaires et des journalistes pour diffuser des messages de paix afin de déconstruire les stéréotypes qui alimentent les violences intercommunautaires. « Elle a développé plusieurs programmes qui s’adaptent aux réalités du terrain », nous dit Johan Deflander, Coordonnateur régional de cette organisation.

« Habari za mahali (les nouvelles de la zone) fait écho des informations humanitaires neutres et impartiales dans les zones sous contrôle des rebelles de M23; Ukweli ao uongo (vrai au faux) coupe court aux rumeurs qui circulent dans la région à travers RFI Swahili; CTFP (C’est le Ton qui Fait la Panique) diffusée sur Radio Okapi (Radio des Nations Unies en RDC) invite les communautés à adopter un langage courtois dénoué des stéréotypes.

L’utilisation de l’IA dans les médias

Plusieurs cas de fausses informations qu’on ne saurait tous recensés, ont été combattus par ces organisations d’appui aux médias et leurs partenaires locaux. Par exemple, des rumeurs ont circulé sur les réseaux sociaux affirmant que certaines communautés locales collaboraient avec les rebelles du M23 appuyé par le Rwanda ; alimentant ainsi, la méfiance et les représailles contre des groupes ethniques spécifiques. Grâce à des enquêtes journalistiques et des démentis publics diffusés par les radios communautaires, ces informations ont pu être corrigées, évitant ainsi l’escalade de violence, tous azimuts et sans distinction.

Un autre exemple concerne la diffusion de fausses vidéos montrant prétendument des soldats congolais en train de commettre des exactions contre des civils. Les journalistes formés par Internews et Search for Common Ground ont mené des vérifications minutieuses, publié des démentis et sensibilisé la population à l’importance de la vérification des sources. Il a été démontré qu’il s’agissait pour la plupart des montages et des images extraites dans des contextes différents.

La Benevolencija et la CDJP quant à eux ont également joué un rôle important dans la lutte contre les discours de haine, notamment ceux qui visaient à stigmatiser les populations rwandophones de la région, accusées en bloc de soutenir le M23. Par leurs programmes éducatifs et des débats publics, elles ont contribué à apaiser les tensions et à déconstruire ces discours dangereux.

Quand la guerre à l’information se joue dans les mines

L’Est de la RDC est riche en minerais stratégiques, dont le coltan, l’or, et l’étain. Des nombreux analystes politiques font un rapport direct entre ces minerais et la récurrence des conflits armés dans la zone. Le contrôle de ces gisements et la gestion des revenus miniers font l’objet d’une information souvent opaque, sujette à la désinformation et à la manipulation. Les journalistes qui enquêtent sur ces sujets sont régulièrement confrontés à des obstacles : refus d’accès aux sites, menaces, voire violences physiques.

Dans ce contexte, l’IA peut offrir de nouveaux outils d’investigation, notamment pour l’analyse de données ouvertes sur les flux miniers, la cartographie des exploitations ou la détection de réseaux de corruption. Cependant, sans un accompagnement solide des journalistes, ces avancées risquent de plus bénéficier aux médias urbains, et accentuer les inégalités d’accès à l’information locale.

L’IA au service de la presse à l’Est de la RDC

Afin que l’Intelligence artificielle soit un levier d’émancipation et non de contrôle ou d’exclusion pour la presse à l’Est de la RDC, certaines actions doivent être posées :

  • Renforcer la formation des journalistes et des acteurs des radios communautaires en fact-checking et en usage éthique de l’IA.
  • Assurer un accompagnement technique et financier pour l’adoption des outils numériques, en veillant à réduire la fracture entre zones urbaines et rurales.
  • Encadrer l’application de la loi sur le numérique afin de protéger à la fois la liberté d’expression et la sécurité des données journalistiques.
  • Développer des mécanismes de collaboration entre médias, plateformes numériques et organisations de fact-checking pour lutter efficacement contre la désinformation.
  • Protéger les journalistes couvrant les conflits armés et les enjeux miniers, notamment par la mise en place de dispositifs d’alerte et de soutien juridique.
  • Valoriser les informations locales et soutenir les radios communautaires comme vecteurs essentiels de la cohésion sociale et de la démocratie.

 

Serge Bisimwa est journaliste et ancien Coordonnateur de RATECO (Réseau des Radios et Télévisions Communautaires de l’Est de la RDC).

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